Avez-vous déjà entendu l’expression “celui qui le dit, c’est lui qui l’est”? Ça ne m’étonnerait pas puisque c’est l’un des enseignements de ruelle de notre enfance. Si on dit à quelqu’un “T’es cave”, est-ce que cela fait de nous un cave? Selon la règle, oui. Tôt dans la vie, on apprend à se trouver meilleur que l’autre et à lui crier des bêtises. Ça nous rassure. On devient le meilleur. Puis, la mère du voisin nous attrape pour avoir fait brailler son jeune et nous serre les ouïes. On rentre chez soi honteux et comme si ce n’était pas assez, voilà la mère qui nous attend, les bras croisés, pour nous ramener chez le voisin et nous forcer à nous excuser. Je dis “nous”, mais tu peux aussi bien être seul. En réalité, quand tu fais un mauvais coup, tes chums se sauvent pour ne pas être associés à tes niaiseries. Un pour tous et un tout seul.

Quand tu rabaisses un moins solide que toi, qu’est-ce que ça dit sur toi? Tu ne t’élèves pas au rang des meilleurs. Tu restes où tu es et c’est l’autre qui descend. Je ne te juge pas. Je t’observe. J’attends de voir quelle tête tu auras lorsque celui que tu auras traité de “gros épais” devant tout le monde à l’école se relèvera de sa position fœtale de petite créature blessée et viendra te confronter après avoir consulté un psychologue ou deux. Roulé en boule dans un coin, il t’aura évité, le temps de se bâtir une carapace et viendra te traiter de “gros épais” devant ta gang de durs à cuire. Celui qui le dit, c’est lui qui l’est!

Je crois que tu as du potentiel, mais tu l’utilises mal depuis que tu es petit. Et tes parents se sont tannés de te chicaner et de t’envoyer t’excuser. Dommage. Les mauvais plis vont peut-être rester.

Tu sais, le jeune, je pense que tu vois le reflet de tes propres défauts chez l’autre et ça t’énerve tellement que pour te débarrasser de tes problèmes tu voudrais les balayer d’une bonne claque en pleine face. Sauf que la claque, c’est à toi que tu devrais la donner. Pour t’ouvrir les yeux et corriger tes défauts. Toi aussi tu peux te dire “Je suis capable, je suis bon, je n’ai pas peur.” Voilà, tu l’as dit, maintenant tu l’es déjà à moitié. Aussi simple que ça. Je t’entends me dire “Mais, Dôvid, ce n’est pas aussi simple que ça.” Je vais te dire, moi, ce qui est compliqué : c’est de piler sur ton orgueil, te respecter toi-même et de tendre la main à ton voisin. T’es capable, t’es bon, et commettre des petits délits ça peut gâcher le reste de ta vie.

On dit que la violence blesse beaucoup plus l’esprit que le corps; le corps guérit, mais l’esprit souffre longtemps. À force d’exercice mental, on peut finir par te pardonner tes écarts, mais jamais tu ne seras oublié. Tu ne veux pas ça, le jeune. Parce que dès que tu sortiras de sous la jupe de ta mère, tu deviendras un vrai citoyen et tes niaiseries, c’est la justice qui va te les faire payer. Tu n’as qu’une vie toi aussi. Lève la tête et sois fier d’en avoir une. Est-elle bien vissée sur tes épaules? Demain c’est un autre jour. Ne répète pas les mêmes erreurs qu’hier. Sors en plein jour et regarde les gens dans les yeux. Si tu ne lis pas la peur dans leurs yeux, tu auras fait un grand pas. Je te vois confiant, ne lâche pas. À mesure que tu gagneras de la confiance, tu feras attention de ne pas trop faire ton frais. La “fraîcheur”, chez un individu, a une date de péremption. Ne te fais pas d’illusion toutefois : tu ne deviens pas un saint du jour au lendemain. Lorsque ta nouvelle et respectable personne entendra dans l’autobus “Hé, le cave, tasse-toé!”, tes poings vont se serrer, tes mâchoires vont se figer et tes yeux vont sortir de ta tête. Je te dis que l’esprit n’oublie pas facilement. Garde les mains dans tes poches et respire par le nez. Celui qui le dit, c’est lui qui l’est, tu t’en souviens? Le gars n’a rien contre toi. Il est comme toi avant. Il cale les autres pour se montrer meilleur et obtenir ce qu’il veut par l’intimidation. Éloigne-toi avec dignité. Ne le regarde pas dans les yeux. S’il voit ses défauts en toi, il va frapper. C’est une autre leçon que je te donne : on ne regarde pas un ours dans les yeux, car ça le provoque. La meilleure tactique c’est de regarder au plafond en sifflant comme si tout allait bien et tu t’en vas l-e-n-t-e-m-e-n-t. Tu es passé par où ce gars est resté coincé. Tu as évolué et tu ne veux pas retourner à tes anciens comportements. Tu ne veux pas avoir ta face au téléjournal de fin de soirée.

Moi aussi je me suis souvent demandé pourquoi il fallait suivre des lois. Je parlais des primates dans le blogue précédent. Oui, ils s’en foutent et cela ne changera pas, mais pour nous… Ça ne changera pas non plus parce que des lois, on va en suivre toute notre vie. Parce que. C’est comme ça. Penses-y un peu. Ça prend juste une bande de jeunes voyous comme la tienne, autrefois, et pour chaque nouvelle idiotie que vous faisiez, une nouvelle loi voyait le jour pour vous empêcher de recommencer. Sans loi, c’est la jungle. Tu as quand même contribué à quelque chose de bien. Le concept de justice n’aurait peut-être pas existé sans la criminalité. Sans le savoir, tu avais déjà commencé à faire un monde meilleur dès l’école primaire avec tes insultes et tes poings. Et ce sont parfois des gens comme ton petit voisin, roulé en boule dans un coin, terrorisé par ta seule présence, qui font les lois parce qu’ils savent de quoi tu es capable.

Ça te met un sourire en coin, n’est-ce pas? Un sourire fait travailler 17 muscles de ton visage alors qu’un visage crispé pour vociférer des injures exige la contraction de 43 muscles. Repose-toi donc et garde le sourire! Tu sais qu’à une étape de ton évolution, c’est par ton sourire que tu attireras la femme de ta vie. Absolument! Dans ses yeux, tu verras tout le bien qu’elle pense de toi. Tu verras un ciel sans nuage. Elle voudra tout savoir de toi et toi d’elle. Ne lui raconte pas ta vie en un seul soir au risque de la voir déguerpir. Tu as mis longtemps à devenir quelqu’un de bien; de même, prends ton temps à lui donner certains détails de ton passé troublé. Tu accepteras sans juger et tu apprendras à communiquer d’une façon que tu n’aurais jamais imaginée, avec des mots doux, de ta voix la plus mielleuse. Le plus grand défi de ta vie est là, devant toi : une femme à aimer, des parents qui t’appellent pour te dire qu’ils t’aiment et qu’ils sont fiers de ton cheminement, des collègues qui t’admirent parce que tu es un rescapé des ruelles; bref un primate qui est descendu de sa branche et qui marche bien droit, la tête haute, dans la ville. Je sais, tu n’as pas souvent reçu de compliments et tu te sens mal. Accepte tous les compliments, car tu en as cruellement manqué.

Quand tu feras une marche avec ta femme, poussant un jeune enfant dans une poussette, le bonheur dans les yeux, je serai là, bien discret, à t’observer comme je le fais depuis des années. Je te regarderai passer avec ta petite famille; je t’entendrai inculquer de bons principes à ton fils; je te verrai séparer des jeunes qui se bagarrent; je te verrai donner une pièce à un sans-abri, je te verrai faire un don contre l’intimidation et surtout, je te verrai heureux. Avant de rentrer chez moi, je t’enverrai la main au loin. Tu mettras tes mains en porte-voix et tu me crieras : “Hé, Dôvid! Merci pour tout! Tu es extraordinaire!” Et moi, je te répondrai : “Celui qui le dit, c’est lui qui l’est!”